Il me semble qu’il y a seulement quelques instants, je sentais l’air frais sur ma peau blême. Pas la moindre effluve sulfurique. Un faux mouvement et me revoilà. J’émerge d’un bassin de sang et pousse un soupir. Cette pièce. Encore. D’un geste vif de la tête, je me débarrasse des dernières traces d’hémoglobine. Une rapide évaluation me confirme que j’ai tous mes membres. Ma résolution aussi est intacte. Je saute la file d’attente des nouveaux arrivants. Privilège princier. Le bureau paternel est vacant. Il doit se douter que j’ai l’intention de le retrouver sous peu. Plusieurs résidents veulent me parler. Plus tard, mes amis. Je suis pressé de me venger. Mais avant… Flatter Cerbère.

Après avoir passé près de 2 ans en accès anticipé, Hades débarque enfin en version intégrale sur nos machines. Tout en gardant l’armature originale, le jeu a beaucoup changé, suite aux rétroactions des joueurs (votre humble serviteur, compris), au cours des années précédentes avec un flux constant de contenu ajouté. Supergiant Games nous offre, avec leur dernier opus, l’un des meilleurs roguelite d’action jamais concoctés. Frénétique et narrativement riche, Hades est défouloir et beaucoup plus complexe que l’on pourrait croire au premier abord. Attelez-vous. Il y en a long à dire !

Fiche technique d’Hades

  • Date de sortie : 17 septembre 2020
  • Style : Action / Roguelite
  • Classement : ESRB T / PEGI 12
  • Développeur : Supergiant Games
  • Éditeur : Supergiant Games
  • Langue d’exploitation : Offert en français, anglais, italien, allemand, espagnol, coréen, portugais, russe, chinois et polonais
  • Disponible sur PC et Switch
  • Testé sur PC
  • Prix lors du test : 28,99$ CAD / 24,99 €
  • Site officiel

La mythologie grecque revisitée

On ne se mentira pas, les jeux pigeant dans le panthéon grec pullulent. Supergiant a tout de même choisi de s’y attaquer et s’est permis quelques libertés (il y a littéralement un fusil d’assaut, juste vous dire). Hades met en scène un négligé de la mythologie orphique : Zagreus, le fils d’Hadès. Lassé par la monotone vie bureaucratique du royaume des morts, le prince cherche à s’évader de la prison familiale afin de rejoindre ses confrères divins au sommet du mont Olympe. Si la prémisse semble simple, les développeurs dévoilent au compte-goutte de l’information venant complexifier les motivations de notre héros. Dans la plus grande tradition d’Aristote, le récit est un drame familial flirtant avec la tragédie et le pouvoir des dieux. Zagreus est sympathique, sarcastique et charismatique. On apprécie les nombreuses pointes d’humour de notre protagoniste et ses relations avec les habitants de l’étrange bureau, mais surtout sa sincérité.

L’ensemble des personnages est gargantuesque pour un roguelite. Plus de trente ! Encore une fois, plutôt que tous les dévoiler d’un seul coup, Supergiant prend l’excellente décision de les présenter lentement, au fur et à mesure que notre Zagreus progresse dans sa quête et développe ses capacités. On retrouve les suspects usuels du panthéon caricatural des dieux (à noter qu’il y a quelques absences notoires), certains héros mythiques et des créatures légendaires, mais Hades accorde également beaucoup d’attention à des personnifications un peu moins connues tel que Nyx, Hypnos et Megaera. L’interprétation faite par Supergiant de la mythologie grecque se distingue par un design narratif au goût du jour, parsemé de légèreté. Un genre de The Office bien macabre, sans les interviews documentaires. On aime apprendre à connaitre les acteurs et ce qui les pousse à agir. Il est aussi intéressant de remarquer que les personnages entretiennent des rapports entre eux et qu’il n’est pas rare de surprendre une conversation entre deux adjuvants lors de l’un de nos nombreux retours à la case départ. Plus impressionnant encore, les séquences de dialogues s’adaptent à nos précédentes actions, parfois d’une totale banalité. Bref, malgré une thématique axée sur la mort, l’univers en place est vivant et en constant mouvement.

Crédit image: Supergiant Games

Un peu de théorie ludologique… En 2005, Jesper Juul, l’un des académiciens les plus importants de la vidéoludologie, contestait l’incohérence des mondes fictifs en citant en exemple les résurrections infinies des protagonistes. Hades semble vouloir répondre directement et faire un pied de nez à la critique du théoricien en campant l’action aux abords de la rivière Styx. Mourir à Hades (et croyez-moi, ce n’est pas rare) nous ramène au foyer familial, fait avancer l’histoire, nous donnes l’occasion de dépenser nos ressources et nous encourage à recommencer. Normalement, échouer dans les autres roguelites, tels que Gunfire Reborn ou Dead Cells, met un frein à la progression et, la plupart du temps, m’enlève l’envie de continuer à jouer. Lorsque ça arrive dans le dernier jeu de Supergiant, je ne peux pas m’empêcher de faire le tour de la maisonnée afin de prendre le pouls des développements. Avant même de m’en rendre compte, je suis de retour dans la mêlée pour une énième tentative d’évasion à distribuer avec abandon les taloches à mes geôliers. Hades n’encourage pas la mort du protagoniste, mais traite l’échec avec grâce en étendant un baume narratif (ou de la bonté, c’est selon) sur les brûlures de la défaite. Après nous avoir habitués à des univers étoffés avec Bastion, Transistor et Pyre, on ne peut être qu’heureux que Supergiant peaufine une fois de plus la formule. 

Escape, Kill, Die, Repeat…

Hades n’est pas un jeu facile. Mais ce n’est pas un jeu injuste, non plus. Nombreux sont les outils qui aideront Zagreus. Et beaucoup de patience et de pratique seront nécessaires pour tous les maîtriser. Six armes distinctes avec quatre aspects différents, des améliorations permanentes et temporaires affectant le moindre élément du design, la possibilité de rénover le hub pour débloquer de nouvelles situations ludiques et narratives, des habiletés secrètes, des prophéties à remplir, rédiger une encyclopédie, pêcher… Hades a les termes « progression » et « diversité » à cœur ! Pour vous donner une idée, malgré que j’aie passé plus de soixante heures dans le jeu, que j’aie terminé l’histoire principale et que je m’approche de ma centième tentative d’évasion, il me reste toujours des tâches secondaires à accomplir.

Dès les premiers instants, le joueur a accès, outre que les déplacements, à 4 actions : une attaque normale, une spéciale selon notre arme, un sort projeté et, la véritable vedette, une manœuvre d’évasion. Les contrôles sont instinctifs et répondent rapidement. Le blâme de la défaite revient au joueur et non à un débalancement des systèmes sous-jacents du jeu. Zagreus progresse en éliminant tous les ennemis ou en réalisant le défi des pièces générées de manière procédurale. Une fois la tâche terminée, le joueur est récompensé par l’une des ressources du jeu. Que ce soit un cœur de centaure augmentant notre niveau de vie maximale, de l’argent pour acheter les nombreux objets de Charon ou encore des bonifications pour notre arme ou pour nos habiletés, Hades est généreux et ne manque pas d’interinfluence entre les différents éléments de gameplay. Lorsque la séquence d’arènes d’un environnement est complétée, on doit éliminer un boss si l’on souhaite passer à l’étage supérieur et nous rapprocher de la sortie des enfers.   

Crédit image: Supergiant Games

Chacune des actions peut être améliorée et change de caractéristiques à l’aide des boons distribués par les dieux au cours de notre fugue. Allant du dommage empoisonné de Dionysos aux attributs défensifs d’Athéna, les augmentations ont toutes leur utilité et peuvent modifier drastiquement notre façon d’approcher les situations. On peut également bonifier leur efficacité tout au long de notre tentative en récupérant des grenades (le fruit, pas l’arme) et/ou en les combinant à celles des autres dieux. C’est l’une des nombreuses mécaniques qui encourage l’expérimentation. Il arrive que le système aléatoire engendre une minime frustration lorsque la chance nous nargue, mais Supergiant a implanté des moyens de faire pencher la balance en notre faveur. Sinon, je vous suggère de fabriquer un autel et de vous convertir rapidement aux pouvoirs des tout-puissants dieux du RNG. GLOIRE AUX MAÎTRES DU HASARD !

En plus des améliorations pour nos armes et nos attributs, le combat nous permet d’user de l’environnement à notre avantage. Projeter un adversaire contre le mur, par exemple, occasionne un dégât supplémentaire et des pièges tant nuisibles qu’aidants parsèment les arènes. La diversité des ennemis est suffisante et leurs agencements varient constamment. Notre attention aux détails et notre temps de réaction sont mis à rude épreuve. Une tentative réussie prend entre une vingtaine et une trentaine de minutes, selon nos capacités. Bien entendu, l’événement peut couper court par une mauvaise performance de notre part. Les sources de conflits sont nombreuses, mais ne s’éternisent jamais. En d’autres mots, le jeu avance à bon rythme et arrive à nous faire oublier le temps qui file en distribuant les courtes escarmouches telles des friandises à l’Halloween.  

Le complexe, mais facile d’approche système ludique mis en place par Supergiant s’assure qu’aucune tentative ne sera la même. D’une grande profondeur, il est plaisant de découvrir ses subtilités. Il n’y a aucun doute qu’on développe des préférences selon notre style de jeu, mais les développeurs ont effectué un travail phénoménal pour nous motiver à expérimenter avec les nombreux éléments et à nous sortir de notre zone de confort en nous promettant des récompenses non négligeables. Son approche de la difficulté est également digne de mention. Après quelques tentatives réussies, le jeu met en place un système qui nous permet de modifier différentes variables afin d’augmenter le niveau de conflit. Le principe n’est pas sans rappeler l’ultime difficulté de GoldenEye 64. Allant des monstres plus résistants à l’ajout d’un chronomètre, la mécanique ranime l’intérêt et façonne un peu plus le jeu à notre goût tout en nous donnant l’occasion de collecter des ressources rares utiles en fin de partie. Bref, malgré un nombre d’environnements limité à quatre, on n’a jamais l’impression de faire exactement la même chose, même après plus de quatre-vingts essais.

Crédit image: Supergiant Games

Une bien belle mort

Après avoir expérimenté avec une perspective légèrement différente dans Pyre, Hades fait un retour vers la caméra isométrique de Bastion et de Transistor, tout en gardant le style « bande dessinée » propre à Supergiant. Pour faire simple, le jeu est magnifique et coloré. Malgré les multiples animations d’attaques envahissant l’écran, l’action reste lisible. Et ce, même lorsque des éclairs s’abattent à tout bout de champ, que les ennemis explosent en mourant et que des effets lumineux vengeurs projettent nos victimes aux quatre coins du moniteur. L’interface utilisateur est subtile. Parfois un peu trop parmi l’orgie de couleurs. La jauge qui nous permet de savoir le moment où notre ultime pouvoir divin (call) est disponible, par exemple, est facilement ignorée. Heureusement, un rappel apparait au-dessus de la tête de notre personnage lorsque c’est le cas. Les interactions avec les personnages, elles, prennent la forme des visual novel et renforcent l’effet comic de l’œuvre.

L’évasion se déroule en quatre phases principales représentées par des environnements distincts et habités par des ennemis uniques à chacun : Tartarus, Asphodel, Elysium et le temple de Styx. Tartarus est une ville glauque et verdâtre. Asphodel est l’image plus classique de l’enfer avec des rivières de lave. Elysium est un gigantesque jardin où les héros s’affrontent. Et le temple de Styx est une ruine en proie à une invasion de satyres. Il arrive que dans le feu de l’action (lire : la panique de l’auteur) on puisse perdre de vue Zagreus dans le décor d’Asphodel (puisque leurs palettes de couleurs sont similaires), mais c’est plutôt rare. Il aurait été plaisant, comme dans Dead Cells, d’avoir accès à des chemins alternatifs plus significatifs qu’un choix entre deux ou trois récompenses, mais vu la déjà très impressionnante quantité de contenu, on pardonne facilement aux développeurs.

Encore une fois, Supergiant Games s’associe à Darren Korb pour la musique. Avec une bande sonore plus axée sur la guitare électrique, le compositeur réussit à mettre l’emphase sur l’action frénétique du jeu sans tomber dans un rock générique. Des séquences plus calmes nous donnent aussi la chance d’écouter de magnifiques pièces chantées et des morceaux de lyre. Les effets sonores sont efficaces et ne dérangent pas. Là où Hades impressionne, c’est par sa quantité de dialogues. Hormis les quelques phrases répétées par notre héros lors de certaines situations, je ne crois pas avoir entendu une ligne plus d’une fois. Les acteurs interprétant les membres de l’ensemble sont convaincants et, retour aux sources pour Supergiant, Logan Cunningham revient en tant que narrateur, mais avec un rôle plus minime cette fois-ci (si on ignore les autres nombreux personnages dont il est également la voix). Au final, la présentation d’Hades est excellente, sans toutefois être aussi surprenante que Bastion l’a été à l’époque. « But, hey ! If it ain’t broke, don’t fix it », comme disent les Anglais.

Crédit image: Supergiant Games

Verdict sur Hades

Hades est un chef-d’œuvre vidéoludique. Chacun des éléments du gameplay est justifié par la narrativité et vice-versa. Les règles sont simples, mais laissent place à énormément d’émergences et d’appropriation de l’expérience par le joueur. Avec des défis procéduraux, un système de combat satisfaisant et rapide, des contrôles impeccables, des personnages crédibles, une trame narrative qui se complexifie au fil du temps et une ambiance sonore de grande qualité, il est difficile de trouver un élément majeur à lui reprocher. C’est un jeu exceptionnel où les développeurs ont réussi à intégrer une quantité faramineuse de contenu, sans pour autant intimider les nouveaux joueurs par ses révélations bien rythmées. Cela dit, si vous voulez bien m’excuser, j’ai une colère olympique à relâcher sur ma famille.

NOTES
Résumé
9.5
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Vieux punk opiniâtre et détenteur d'une maîtrise en études littéraires où il s'est penché sur la narratologie vidéoludique et le game design, Vince est passionné par la culture geek et le jeu sous toutes ses formes. Ses personnages de D&D ont tendance à s'attirer les malédictions, mais ça ne l'a pas empêché de se construire une table avec une télé au centre pour y jouer.