La quantité d’informations est étourdissante. Heureusement que Starlight, mon fidèle compagnon, m’aide à les organiser. Quelqu’un me ment. Pourquoi? Les habitants de Paradise 24 n’avaient clairement pas prévu mon arrivée. Ils sont évasifs et prompts à accuser les autres. Quelqu’un, quelque part, sait quelque chose. Mais qui? Immédiatement, je me fais une promesse. La vérité éclatera au grand jour. Parole d’investigation freak.

Paradise Killer est une bizarrerie ludique et le premier effort du très petit studio Kaizen Game Works. Le joueur y incarne Lady Love Dies, une détective libérée de son exile de trois millions de jours afin d’enquêter sur le meurtre de masse des dirigeants d’une île paradisiaque et mystérieuse. Mêlant exploration à la première personne, visual novel, platforming léger et quelques énigmes, Paradise Killer est un collage riche et unique qui réussit à être plus que la somme de ses composantes. On y reconnait les influences de Myst et d’Ace Attorney avec une emphase sur le processus d’enquête. Et c’est une très bonne chose.

Fiche technique de Paradise Killer

  • Date de sortie : 4 septembre 2020
  • Style : Open-World, Adventure, Mystery, Visual Novel
  • Classement ESRB / PEGI : ESRB M+ / PEGI 16
  • Développeur :  Kaizen Game Works
  • Éditeur : Fellow Traveller
  • Langue d’exploitation : Anglais
  • Disponible sur PC et Switch
  • Testé sur PC
  • Prix lors du test : 22,79$ CAD / 19,99 €
  • Site officiel
  • Version envoyée par l’éditeur

Un microcosme incomparable

Après une courte introduction aux contrôles de base et aux capacités de notre partenaire – Starlight, un ordinateur personnel qui agira de cahier de bord et analyste de terrain – notre protagoniste est relâchée au milieu d’une île tropicale à l’architecture brutaliste empruntant tant aux aménagements japonais qu’à l’iconographie égyptienne et au mysticisme païen. Notre seul mandat : Trouver le, la ou les responsables parmi un ensemble de personnages éclectiques restreint. À tout moment, le joueur peut mettre fin à son enquête en démarrant le procès des accusés pour entamer l’ultime acte narratif. On cherche donc à récolter un maximum d’indices et de preuves qui nous permettront de punir efficacement les coupables avant que l’endroit ne disparaisse dans l’oubli.

L’univers narratif est loufoque. Une civilisation d’immortels tente d’invoquer des Dieux extraterrestres à l’aide de sacrifices, mais échoue à tout coup en invitant plutôt des démons destructeurs à envahir leur paradis. Le sang coule à flots et agit comme monnaie d’échange. On y boit du whisky, on y réduit les mortels en esclavage, on y développe des relations amoureuses de plusieurs millénaires et les postes administratifs sont un idéal. L’univers de Paradise Killer est insolite, mais extrêmement stylé. Et ça fonctionne. Le joueur y reconnaitra des parcelles des grandes civilisations de l’Histoire, sans jamais pour autant nier l’originalité de l’endroit. Le jeu réussi a représenté différents aspects théologiques et à les agencer à l’intérieur d’un seul et unique contexte sans s’égarer.   

L’ensemble des suspects est authentique et captivant, quoiqu’un peu stéréotypé. Les développeurs arrivent à mettre en scène des personnages distincts que l’on a envie, pour la plupart, de connaître, mais surtout qui ont des motifs crédibles et qui n’hésitent pas à mentir ou à cacher de l’information. Résultat : On doute jusqu’à la dernière seconde, en tant que joueur, de leur innocence. Exploit trop peu présent dans la plupart des autres jeux d’enquête. Au final, on a l’impression d’avoir accompli une tâche difficile et la satisfaction ressentie, lorsque des éléments connectent les uns avec les autres et qu’on croit lever le voile sur le mystère, se transfère dans la vie réelle. C’est une impression qui persiste plusieurs heures après avoir fermé le jeu. Paradise Killer est un jeu de détective qui nous fait sentir et penser comme un détective.

(Crédit image: Fellow Traveller/Kaizen Game Works)

Le jeu encourage le joueur à fouiller méticuleusement les moindres racoins de l’étrange île et à approcher l’enquête comme bon lui semble. C’est d’ailleurs la plus grande force du jeu. Trop souvent, les jeux d’enquête prennent le joueur par la main afin de l’emmener dans une direction prédéterminée. Paradise Killer évite le piège en démontrant une confiance absolue en les capacités de déduction de son public. Dévier des sentiers battus garantis presque à tout coup une nouvelle trouvaille qui aidera Love Dies dans son enquête, nous permettra d’en apprendre un peu plus sur l’histoire riche et bizarre du monde ou simplement de collectionner des revêtements esthétiques pour l’ordinateur personnel. Par contre, après quelques heures, la quantité effarante d’objets à récolter peut devenir lassante. On peut toujours ignorer l’exhaustive chasse au trésor, mais le sentiment de manquer une information importante plane constamment au-dessus de nos têtes. Que ceux souffrant de FOMO ou de déficit d’attention soient avertis. Par chance, il est possible de débloquer des habiletés qui rendent l’exploration et la recherche plus rapide, facile et agréable.

Les outils d’un bon enquêteur

S’il souhaite éclaircir les mystères de l’île, le joueur doit trouver des indices cachés à travers l’environnement, analyser des scènes de crime, apprendre à pirater des terminaux et interroger les différents suspects. Chacun des éléments fait varier le gameplay. L’investigation des scènes de crime et le piratage souffrent, malencontreusement, d’une absence de conflits. Les analyses de scène sont rares et ne consistent qu’à récolter des informations clairement identifiées, sans le moindre effort de la part du joueur. Le piratage des terminaux, lui, n’est plaisant que les 2 ou 3 premières fois qu’il est réalisé. Il suffit au joueur de reconstruire une image brouillée à l’aide d’éléments ombragés. Sans être exécrables, les casse-têtes manquent de variété et de complexité. On se retrouve à faire et refaire plusieurs fois les mêmes. Heureusement, ces deux activités ne sont pas le fer de lance de Paradise Killer et ne sont pas répétées trop souvent au travers de l’aventure de Love Dies.

Alors que l’exploration se déroule dans un environnement tridimensionnel intrigant, les séquences de dialogues, elles, transportent le jeu sur le plan des visual novels. Les personnages dessinés sont représentés par une série de poses statiques et un faible son de machine à écrire accompagne leurs dires. Il est possible d’approcher les conversations avec différents tons, mais on doute d’un réel changement aux conclusions qui en seront tirées. La complexité des éléments narratifs et de l’embranchement des dialogues réussit à garder l’attention du joueur au cours de la dizaine d’heures nécessaires à la complétion du jeu. Quant à elle, la possibilité de pouvoir discuter de la moindre nouvelle information avec les suspects nous invite à les revisiter plus souvent que nécessaire.

Paradise Killer ne manque pas d’objet à collectionner. En plus de ceux déjà discutés, des cristaux de sang (Blood crystal) agissent comme monnaie d’échange sur l’île. On en trouve partout! Tant mieux puisqu’ils sont nécessaires à la progression et notre enquête. Ils sont aussi obligatoires lorsqu’on veut emprunter l’une des nombreuses bornes permettant au joueur de traverser l’île instantanément. Si on évite la mécanique au départ, les nombreux allers-retours deviennent ennuyeux en fin de jeu. On est donc très content de leurs nombreuses présences, même si l’acte ralenti le rythme parfois. Outre qu’un service de taxi, les bornes agissent aussi comme point de sauvegarde. En d’autres mots, le joueur est responsable d’enregistrer son progrès. Étrangement, la mécanique archaïque est plus que la bienvenue. Premièrement, elle permet au joueur de retourner au moment avant une conversation qu’il désire aborder différemment. De deux, devoir arrêter son exploration pour trouver l’une des bornes ralenties le flot d’informations constant et nous force à réfléchir à celles que l’on vient d’acquérir.

Une aventure tout en style

Le monde de Paradise Killer a une esthétique que l’on pourrait facilement comparer à celle d’un site web des années 90. En d’autres mots, des couleurs vives, des sons mécaniques et une surcharge d’informations que l’on découvre au travers de filtres embrouillés. Le jeu juxtapose une 3D simple et utilitariste à des éléments colorés et complexes en 2.5D. Il serait faux de croire que la direction artistique n’a pas de ligne directrice. Tous les éléments s’agencent avec cohésion. On apprend, aussi, vite à repérer et apprécier le fuchsia contrastant avec les environnements. La couleur est indicatrice des éléments avec lesquelles notre héroïne peut interagir et sa présence, salutaire. Si, sur papier, l’esthétique du jeu semble parfois vouloir toucher à trop d’éléments, le style hétéroclite fonctionne. Paradise Killer est un amalgame d’influences qui réussit à être authentique. Visuellement, quelques petits défauts se glissent au travers de l’expérience. De minimes erreurs d’éclairage et des collisions parfois inconsistantes sont les seuls problèmes techniques qui ont été rencontrés lors de notre test. Rassurez-vous. Rien de cela ne nuit au plaisir éprouvé.

Outre que le visuel poignant et ultra stylisé, le joueur gagne à écouter le monde. D’abord, on ne peut qu’être admiratif de la trame sonore folâtre collant parfaitement à la mise en scène. On y retrouve des pièces jazz, disco et vaporwave qui font hocher de la tête. Il est aussi possible pour le joueur, à travers son exploration, d’y ajouter des pistes cachées à travers les environnements. Chacune d’entre elles est charmante et le joueur peut changer de chanson en appuyant sur un bouton de son dispositif de contrôle pour entendre et réentendre sa piste favorite. Il ne serait pas étonnant de retrouver la bande originale au sommet de celles ayant été préférées cette année. Ensuite, le design sonore est bourré d’indices aidant le joueur à repérer les objets pouvant être ramassés. Chacun émet un son distinctif nous avertissant de leur proximité. Seul bémol à l’ambiance sonore du jeu, les voix des personnages varient qualitativement. Paradise Killer n’est pas un jeu où la totalité des dialogues a été enregistrée. Plutôt, les développeurs ont opté pour des phrases clés répétées sporadiquement au travers des séquences d’interrogation. Si au départ il est possible pour le joueur de faire outre de leur présence et que la plupart ne causent pas d’irritation, le besoin de retourner discuter avec certains d’entre eux peut entraîner une crise d’urticaire préemptive (looking at you, Henry Division). C’est une décision de design qui plaira sans doute à certains, mais qui peut facilement en agacer beaucoup d’autres.

(Crédit image: Fellow Traveller/Kaizen Game Works)

Verdict sur Paradise Killer

Au final, Paradise Killer est un succès rempli d’authenticité. Le jeu jongle avec une tonne d’éléments disparates, mais réussit à concentrer l’étrange expérience et à engager le joueur dans une narrative unique. Malgré quelques petits accrocs, Kaizen Game Works élève le genre avec style et s’installe au panthéon des studios à surveiller dans les prochaines années. On ne peut qu’espérer la suite. Reste maintenant à savoir si les conclusions de mon enquête étaient les bonnes…

NOTES
Résumé
8.5
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Vieux punk opiniâtre et détenteur d'une maîtrise en études littéraires où il s'est penché sur la narratologie vidéoludique et le game design, Vince est passionné par la culture geek et le jeu sous toutes ses formes. Ses personnages de D&D ont tendance à s'attirer les malédictions, mais ça ne l'a pas empêché de se construire une table avec une télé au centre pour y jouer.